Le présent n'a pas de durée : Fragments d'une correspondance avec Barbara Sternberg

Interview de la réalisatrice canadienne Barbara Sternberg, réalisée par échanges virtuels entre janvier 2018 et août 2020. Le geste à l'origine de cet échange a été d'avoir organisé une projection
performée de son film ​Transitions ​(1982) à travers la vitre d’une voiture roulant à travers la ville de Monaco (projet curatorial collaboratif du ÇA MUSÉE, janvier 2018). J'ai par la suite souhaité
approfondir les problématiques que ce geste soulevait : le statut de la projection, la frontière entre public et privé, la transmission, l’appropriation, la technologie - mais aussi et surtout, connaître
davantage une cinéaste que j'admire, et qui semble parler une langue étrangement familière.

Une édition papier regroupant l'archive vidéo de la projection sur la surface de la ville de Monaco ainsi que l'entretien a été réalisée (30 exemplaires).

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AL : Dans quelle mesure la volonté de créer des images différentes, influentes sur les questions de perception, a-t-elle été présente ou consciente dans ta démarche ?

BS : Mes films les plus politiques sont ​Beating ​(1995) et ​After Nature ​(2008). Il existe différents courants dans le genre expérimental, certains plus formels et abstraits, d’autres, plus
politiquement engagés ; certains expriment des identités, d’autres sont davantage lyriques et/ou poétiques. Bien que beaucoup de mes films préférés soient des œuvres structurelles
ou formelles, j'ai ressenti le besoin d'avoir dans mes réalisations, outre le caractère filmique, un sujet, un thème social ou philosophique. Le choix des images et des techniques
résulte de mon regard sur ce qui m'entoure avec une idée de film en tête. Certaines images me semblent justes ou nécessaires, d'autres sont celles qui ont pour moi un fort pouvoir
symbolique, comme un homme qui lutte pour marcher contre le vent ou une femme plongeant dans l'eau. J'ai utilisé avec précaution, et rarement, des images politiquement chargées
comme des juifs syriens et des hommes noirs lynchés. Non pas pour choquer, mais pour reconnaître cette réalité parmi toutes les autres.

(...)

AL : Par conséquent, la pratique du cinéma a-t-elle remise en question ta perception du temps ?

BS : Je suis habitée par la question du temps, par toutes les manières que nous avons de le percevoir, de l’expérimenter, par sa finitude (mort) et par l'Éternité ; la dimension temporelle
supérieure. Le cinéma est un médium basé sur l’écoulement du temps, il est donc indissociable de son appréhension. J'ai également travaillé sur la différence entre une photographie,
fixe, et l’image en mouvement - la photographie étant comme extraite du flot temporel et l’image en mouvement par essence éphémère - et sur la manière que cela a de transmettre
divers sentiments de vie et de mort.

Nous appréhendons la vie - et les films - à la fois avec notre intellect, notre corps, et nos sentiments, nos sensibilités, nos âmes. Bien que le cinéma soit un moyen de représentation,
j’essaie de travailler entre la représentation et l’abstraction, pour diminuer l’aspect uniquement informatif de l’image et augmenter l’expérience de l’Être dans les images et leur mouvement.
Rythme, répétition...

Archive vidéo de la projection du film
Lien vers l'échange